Carrefour historique
Home À la Une À la dérive par Michaël Lachance: Un cutex nommé vernir

« Mûrir ! mûrir ! – on durcit à de certaines places,

on pourrit à d’autres ; on ne mûrit pas. »

Sainte-Beuve

Extrait : Pensées et maximes

 

 

Tandis que Marcel Jean me foutait à la porte de La galerie 36 pour avoir versé une partie de mon sang sur les œuvres de Christian Messier, je parcourrai les rues du Vieux-Québec à la recherche du temps perdu avec Madame Grevisse. Je cherchai hasardeusement une librairie où je pourrais par fortune me procurer le dernier ouvrage de Denise Bombardier. Sa dernière sueur à propos du Québec dedans sa tête. Je dois dire que les librairies ne fusent pas de toutes parts dans le Vieux-Québec moribond. Or, lorsque je pénétrai dans le Jean-Coutu, sis sur la rue Saint-Jean, pour récupérer mes antipsychotiques, je vis le livre de Madame Bombardier qui ornait le devant d’un présentoir près de la caisse. Je m’empressai de le voler en le glissant au travers d’un paquet de papiers cul à rabais. Les caméras de surveillance m’ayant surpris, un commis m’invita à passer dans l’arrière pharmacie pour discuter de mon emprunt importun :

  • « Monsieur, puis-je savoir quelle mouche vous a piqué pour que vous voliez un livre au su et au vu de tout un chacun ? »
  • « J’suis un Freeman on the Land. »
  • « Euh, de kossé ? »
  • « J’suis un citoyen libre, le Canada a fait faillite en 1930 et appartient aux États-Unis maintenant, donc, je revendique le statut d’homme libre et sans attache à aucun pays. »
  • « Ah, bordel! Connard, j’va appeler la police! »
  • « Acheter un livre chez Jean Coutu, c’est comme magasiner du parfum dans une quincaillerie! Penses-tu que j’vais payer pour quelque chose d’aucune valeur pour une entreprise à la chaine qui fout tout son cash dans des comptes off shore à l’Ile Jersey ?»
  • « Ta gueule, pis bouge pas d’icitte, la police s’en vient! »
  • « Amenez là vot’ polices, j’m’en torche! »
  • « Tiens, prends dont ton papier cul, si tu t’en torches tant que ça! »
  • « Non, prêtez-moi plutôt le livre de Bombardier, les pages sont plus soyeuses. »

 

La dame n’entendait pas à rire et moi, j’avais vraiment besoin de prendre mes médocs avant que les policiers ne débarquent :

  • « Puis-je avoir un verre de Saint-Laurent frappé ?
  • « Quoi ? »
  • « De l’eau, ostie! »
  • « T’es pas au resto icitte! »
  • « Je l’sais, sinon j’vous demanderais un café ciboire!
  • « C’est ça… »
  • « C’est ça quoi ? J’dois prendre mes médocs, sinon, j’vais me mettre à gueuler dans   l’ magasin. »
  • « Tiens, pogne ce gobelet pis va aux toilettes te prendre de l’eau du robinet. »

 

Arrivé dans la salle de bain, je me glissai par la fenêtre, et poursuivis ma tournée du Vieux-Québec jusqu’au moment où je croisai, devant mon boui-boui, Madame Grevisse debout, accoudée contre la porte d’entrée :

  • « Vous faites là ? »
  • « J’t’attendais. »
  • « Pour que sé faire ? »
  • « Je dois discuter avec toi.»
  • « Laisse moé boire mon café pis on s’parlera après. »

 

Je sifflai ma barista et sans mot dire, elle me pressa un colombien bien sec dans une tasse à court, tout en prenant soin d’y ajouter un cumulonimbus de lait. Je pris table :

  • « Faque, tu veux m’dire quoi la cacochyme ? »
  • « Sois respectueux, les ainés ont droit à plus d’égards. »
  • « Ouaiss, égards, vous semblez effectivement égarée ! hahahha!»
  • « J’ai lu ta dernière chronique, pis j’ai relevé une tonne d’inepties terribles. »
  • « Vous êtes l’ineptie incarnée. »
  • « Jeune con voluptueusement infatué, outrecuidant, cuistre, pédant, arrogant, prétentieux, suffisant, vantard… »
  • « Vous voulez d’autres synonymes ? »
  • « Gogol! »
  • « Croulante! »
  • « Ahhhhhhh petit baveux… Pis tu sacres aux quatre mots, comme si cela rendait le texte plus appréciable. »
  • « Je sacre dans la vie, pis je sacre quand j’écris. Je suis un homme en TABARNACK, pour paraphraser Camus. »
  • « Pourquoi vous citez Camus ? Cela vous donne plus d’importance, d’intelligence ? »
  • « Non, je cite Camus pour vous emmerder! Je dois m’autocensurer? Lâchez-moé avec votre imprimatur de marde la vielle schnock!»
  • « Avez-vous lu Camus ? »
  • « Tout lu Camus et j’ai retenu de grandes choses. Comme, là, j’sais, après avoir lu La peste, que les mesures prophylactiques du docteur Rieux pour freiner l’épidémie, c’est un peu comme un gros condom qu’on a mis sur la ville d’Oran pour empêcher que le virus se répande. »
  • « Wow!, quelle fine analogie… »
  • « Et vous, vous avez remarqué des fôtes chez Camus, Grevisse ?»
  • « J’l’ai pas lu. »
  • « Tu m’étonnes »
  • Faque, enwoye, dis-moi ce que t’as à me dire, parce qu’Christian Messier devrait arsoude bientôt, t’es pas la seule à me chercher tsé, y’en a une bonne gang à Québec! »

 

Je hurlai en direction de ma barista préférée :

  • « UN AUTRE!»

J’allai pisser. À mon retour, Grevisse becquetait sa tisane citron-miel en me toisant comme on toise un sans-abri lorsqu’on a vécu à Beauport :

  • « Écoutez, jeune homme, premièrement, vous employez trop d’adverbes de manière terminée en – ment. »
  • « Premièrement est un adverbe de manière, Grevisse! »
  • « Fermez vous là, laissez-moi parler, bonyenne! Arrêtez d’abimer la langue avec toutes sortes d’idiomes vernaculaires pigés dans votre cervelle ou calqués des clavardages dans les cafés internet. »
  • « Bonyenne, c’est une variante sociolinguistique, une variante dialectale, stylistique, UN OSTIE DE PATOIE, chose! »
  • « Ahhhhhhhh!, comme vous m’énervez, on parle, là, on n’écrit pas un roman! »
  • « C’est ce que je fais dans mes textes. Mes dialogues sont des emprunts an bon usage de la langue courante, celle qu’on parle! »
  • « On n’écrit pas comme on parle et, surtout, on ne parle pas comme on écrit! »
  • « Ah, vous vous trompez, vous paraphrasez Sainte-Beuve tout croche, pauvre égrotante débile! Saint-Beuve écrivait plutôt : Il faut écrire le plus possible comme on parle, et ne pas trop parler comme on écrit.»
  • « Vous savez toute, vous ! »,
  • « En tout cas, j’sais que les cafés internet n’existent plus et qu’ça trahit votre âge, la souffreteuse maniaque ! »
  • « Je suis maniaque parce que je vous reproche de massacrer le français, notre belle langue, si belle, si belle !»
  • « Avec vos vindictes, vos règles à la con, vos envies maniaques de contrôler une langue vivante, vous la faites mourir, cette belle langue. Si tu veux la racho, j’peux t’encadrer des belles phrases de Denise Bombardier dans un cadre que tu mettras au-dessus de ton lit d’hospice. »
  • « Elle, au moins, elle sait écrire, rien à voir avec ta génération d’analphabètes ! »
  • « De fait, Grevisse, je dois te dire une chose : ma génération n’a jamais autant écrit. Elle réapprend à écrire ma génération, un peu comme les quidams du 18e siècle qui ont repris le contrôle de la langue, jusque-là sous le joug austère des aristos que nos bons cousins ont heureusement décapités ! »
  • « Vous ne comprenez rien, idiot ! »
  • « Avec moi, vous pissez dans le violon ! In aqua scribere[1].»
  • « Pis vos maudites locutions latines, ça apporte quoi dans le texte ? »
  • « C’est le cutex sur tes ongles, la grabataire. Un vernis pour que ça brille ! »

 Elle sortit du café, la moue contrariée. Dans l’austérité de Couillard, un crachin s’abattait sur le macadam, une brume épaisse tapissait l’horizon. Abstraitement, je l’aperçus entrer dans La galerie 36. Messier nettoyait ses tableaux maculés, tandis que les polices se stationnaient devant la galerie. J’entr’aperçus tout le monde sortir et me pointer d’un doigt réprobateur :

« IL EST LÀ!»

Je fis un signe de main en guise de politesse, je lampai d’un trait mon double serré, je mis ma ouchanka en peaux de castors, je saluai du revers de la main ma barista et je filai à vive allure par la fenêtre des toilettes; elle donnait dans une ruelle malpropre. J’agrippai un escalier de secours, je montai au 2e étage de l’immeuble et du toit de tôle rouge, dans cette atmosphère de pluie et brouillard, je criai à mes nébuleux contempteurs :

 

– « Verba volant, scripta manent[2] bande de caves ! »

 

 

Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste

lachance.michael@videotron.ca

 

[1] Écrire sur l’eau.

[2] Les paroles s’envolent, les écrits restent.

 

 

Photo: Pierre Ouimet photographe

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