Home À la Une À la dérive par Michaël Lachance: Partie en cavale avec Gran Talen

« Nous ne trouvons jamais dans les paroles des autres que ce que nous y mettons nous-mêmes, la communication est une apparence. »

– La prose du monde, Maurice Merleau-Ponty

 

 

Voilà 48 h passées aux hospices à Beauport. Le silence dans ma cellule capitonnée me procura le confort espéré pour recouvrer la totalité de mes synapses débiles. Au demeurant, on a pris soin de me sangler au lit, mes cris primaux en latin courrouçaient toute la wing psychiatrique B. La garde-malade mentale me shootai une bonne dose de thiamines et d’adrénaline pour me sortir de mon encéphalopathie de Gayet-Wernicke. Les dernières semaines passées à lamper mes cafés serrés et bondir partout dans la ville sans m’alimenter devaient suffire pour que mon côlon s’irrite à nouveau. Mon caoua doctement préparé par ma barista préférée patientait sur Couillard, mon troquet avec pas de terrasse coutumier. Le jus de bas de l’asile n’arrivant pas à contenter ma soif d’Arabica corsé. Je me devais de sortir d’icitte au plus sacrant !

 

Avec célérité, j’ai ourdi un plan d’évasion dans mon cerveau foireux en sevrage d’espresso avec un s. Tandis que la préposée, dévouée et volubile, me faisait le récit détaillé de la dernière scène de la télésérie Partie en cavale avec Diogène, qu’elle m’injectait à forte de dose de la vitamine B1, je retirai les courroies incommodantes avec mes dents, je lui sautai au cou et lui donnai un baiser florentin – mes excrétions sèches dans sa bouche en cœur ont suffi par la faire appuyer diligemment sur le bouton panique rouge globuline. Mes yeux injectés de sang, alors que trois fiers-à-bras courraient en ma direction dans la wing, je tirai la languette d’incendie et criai de tout mon fiel anxieux :

 

 

– « A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto ![1] »

C’est une chimère d’espérer que mes bourreaux aient compris ma locution métaphorique, n’en demeure pas moins que les dix secondes passées à se regarder les uns les autres, ajoutées aux trois minutes additionnelles dont les pompiers jouissent illégalement par souci pécuniaire, m’auront permis une évasion sans hélicoptère. J’ai franchi la porte d’entrée en chantonnant I’ll Be There For You que Gran Talen m’a planté dans le reptilien et dont la mesure battait dans mon cervelet autonome. Je halai un taxi sur Canardière, sautai dedans et vociférai au marocain de baisser sa musique amazighe. J’entendais plus les paroles de Bon Jovi dans ma tête. Le berbère ne sembla pas apprécier du tout ma revendication, je ne sus pourquoi, mais sur un ton très antipathique, il m’éructa ses sécrétions écumantes dans le casque :

 

 

« أنت مجنون. الخروج من سيارتي الأحمق! خلاف ذلك، وأنا استدعاء الشرطة[2]. »

 

Furax et énervé, je lui balançai à mon tour :

 

« Vas donc manger des osties de fallafels mon tabarnack! »

 

Il sortit précipitamment du char, m’empoigna par le cou et me fila une gauche mémorable au visage. J’entendis le vrombissement du moteur en pleine accélération et une bouffée de monoxyde et de dioxyde de carbones me transforma de facto en Maghrébin. Avec du mal à me relever, la tête en charpie qui tournait, je songeai à mon café. L’écume suintait sur ma lippe inférieure gauche, comme un rictus involontaire. Je marchai jusqu’au prochain coin de rue, je frappai contre la fenêtre d’une voiture au hasard, j’échangeai quelques vers avec la jolie brune qui me laissa naïvement entrer dans sa voiture décapotable rose. Je lui indiquai le chemin du boui-boui avec pas de terrasse :

 

  • « À droite, pis à droite jusqu’à Couillard », lui dis-je impatient.

 

Ma barista m’offrit mon café habituel, alors que je nettoyai mon visage avec du papier cul assis sur le trottoir en face de la Galerie 36. Le propriétaire du bar qui jouxte le café vint me voir en me disant :

 

« Décrisse, les bonzes de Lebeaume te cherchent partout depuis que t’as faite ton sans-génie devant l’horloge à l’hôtel de ville. »

« Sont bein gossant eux autres ! Y’on pas assez de pauvres à écraser en char, me semble que l’hiver s’en vient bein vite ?

“Maudit cave, dépêche-toi, je pense que le gars dans poubelle a parlé à un sbire pour lui dire que t’es icitte !”

 

Je pris un taxi, sans le sou, pis je sommai le chauffeur tunisien d’arrêter sa toune chaabi atroce pis de me conduire à l’aéroport. Sur le chemin, je fis un arrêt dans une Caisse populaire, je braquai une vieille dame au guichet et poursuivit vers l’aéroport international Jean-Lesage. Le trafic aérien était au beau fixe, je me pris un billet en destination de la métropole nationale du Québec, j’embarquai dans l’avion mondialisé et susurrerai dans l’oreille de ma voisine :

 

“Si je te liche le lobe, me donnes-tu le hublot ? »

 

Elle me toisa sévèrement, appela l’hôtesse de l’air et lui fit savoir son mécontentement et changea de siège. On m’avisa de rester tranquille pendant le vol. Chose que je fis. Pendant le long voyage au-dessus des piscines hors terres de Trois-Rivières, j’eus le temps de lire la dernière envolée lyrique de Gran Talen, un morceau d’anthologie destinée à un groupe de musique obscur nommé Kaïn. Arrivé à Dorval, je m’empressai d’appeler le Gran, qui prépare des tounes dans son local de Saint-Henri. Il travaille des hits pour Mario Pelchat et veut le convaincre de chanter ses tounes country inspirées de sa formation fétiche Cinderella. Il ne perdait rien pour attendre et je devais en savoir davantage sur ses intentions lyriques :

 

  • « Gran, c’est quoi ta toune de merde pour Kaïn ? »
  • « C’est qui ? »
  • « C’est moé esti, le gonzo de Québec, j’sors de l’avion, j’suis à Dorval, tu viens me chercher? »
  • « Fuck man! Kessé tu fais icitte le cancéreux? »
  • « Chu venu t’rejoindre, faut j’me sauve de Québec, Lebeaume à mis tous ses chiens à ma r’cherche. Tu sais comment yé ?  »
  • « Haha, oui, « esti té flirté! Coderre peut pas te sentir non plus. Tu le sais, y vont t’envoyer à Pinel! »
  • « Flyé Gran, flyé, cé comme ca qui nous appelle! Grève de patinage, crisse, vient me chercher, faut que je boive un café. »

 

Lorsque je le vis arriver au loin avec pas de casque sur un scooter mauve, on reconnu d’emblée sa coupe Longueuil de marde à 10 mille milles.

 

  • « On va où el l’psycho ? »
  • « Avec ton scooter ? Tu as dégoté ça où l’gros ? »
  • « Emprunté à Marie-Mai. »
  • « Ah ok! Faque, Café Cherrier, coin Cherrier pis Saint-Denis. »
  • « T’es sérieux men ? Moé, j’bois du Tim comme tout le monde, j’pas sul café bourgeois simonac! »
  • « Simonac ? Tu te prends pour François Gagnon… ta yeule pis enwoye, faut que je t’parle! »

 

Il se mit à fredonner Chapdoula Hart tandis qu’on descendait Saint-Denis agrippés un à l’autre comme deux tapettes. Arrivé au café, Gran parka sa moto contre un lampadaire, on prit une table sur la terrasse. Tandis qu’on attendait le service, une remorque towait le scooter de Talen. Le serveur se pointa et nous toisa avec dédain, avant de nous dire :

 

  • « Sortez d’icitte les mottés, on ne veut pas de vos gueules de pouilleux dans notre café, vous puez le swing, crissez votre camp dehors!»

 

Avec sa sensibilité habituelle, Gran se mit à chialer comme un chiard de quatre ans pendant que je giflai le serveur avec une assiette made in China. Pas de temps pour un café, déjà, quelqu’une avait appelé la police. Pour éviter le profilage social, on est sorti par-derrière, j’ai trainé Gran jusqu’au trottoir en lui disant :

 

  • « Dépêche-toé man, dis-moi y’é où Éric Duhaime, on va aller le voir right now avant de se faire embarquer ! »
  • « Le midi y’é au Tim Horton en face du Saint-Denis, y doit être là l’gros! »

 

J’ai passé ma chapka à Gran pour qu’il cache sa touffe de cheveux pis j’ai mis mon imper jaune. Je me suis allumé une clope, pis on a marché quelques mètres. J’ai dû souffrir pendant au moins huit minutes Chapdoula Hart avant qu’on arrive à ce fichu café de merde!

 

  • « YO Ric! »
  • « Salut Gran! »
  • « T’écris une chronique ? »
  • « Ouais, comme d’hab’, les osties de syndicats à marde veulent ma peau, parait que Rambo est en route pour me casser à gueule. »
  • «Hahaha, toujours dans l’polysémique toé Duhaime! Rambo vas-tu te frapper avec un coup de livre de VLB? »

 

 

Je pouffai de rire, Duhaime se retourna vivement et dit avec sa voix falsetto de fifi :

 

« C’est qui lui, Gran ? »

« C’est l’écrivain gonzo! Tu l’connais pas ? »

« Non, jamais entendu parler… »

 

Ils continuèrent de s’interroger tandis que je me commandai un espresso avec un s au comptoir :

 

  • « Monsieur, vous allez prendre quoi ? »
  • « Un double espresso équitable pas de sang, bien tassé, manche lavé, corsé avec un nuage de lait, s’il-vous plait, beauté! »
  • « Hein ? De kessé ? Bein on a une machine à « ex »presso pas de manche, cé des cups. »
  • « TA-BAR-NACK!, ESPRESSO CA PREND PAS DE X, MÊME SI L’OFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE TE LE DIT, C’TU CLAIR? »

 

Je retournai courroucé à la table avec mon eau de vaisselle Tim Horton pis je regardai mes deux acolytes droit dans les yeux :

 

  • « Bon, Gran pis Duhaime, faut que j’vous parle, c’est important, assoyez-vous bien, parce que ça va être long en crisse! »
  • « Chez Tim ? », répondit Gran.
  • « Pourquoi pas ? »
  • « Ben, on peut aller à mon local de pratique, pis j’ai de la Pabst au frette?»
  • « OK!, Go! »

 

À suivre…

 

Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste

lachance.michael@videotron.ca

 

[1] « Prends garde au bœuf par devant, à l’âne par derrière, à l’imbécile par tous les côtés. »

[2] « Tu es fou. Sors de ma voiture connard! Sinon, j’appelle la police. »

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