Home À la Une À la dérive par Michaël Lachance: L’Horloge du canton de Jura et...

Un vent doux légèrement velouté enveloppa ma carcasse rouillée. La barista n’a pas vu Lebeaume ce matin, selon elle, il dévoilait une œuvre d’art à l’hôtel de ville. Une horloge de Richard Mille offerte par le canton du Jura pour souligner la visite de Samuel de Champlain au Château Frontenac, en 1608. Je demandai l’heure à la caissière : « 8 h 02 » me dit-elle, avant de pousser la facture vers moi. La veille m’aura vidé avec cette cavale, je pris l’addition pour un double café d’Arabie saprément corsé lorsque je vis une énorme calamité écrite en noir sur fond blanc qui me décoiffa le toupet. On a écrit « expresso » avec pas de « s » et avec un « x », comme dans Radio X. Mes yeux s’écarquillèrent, je lampai une gorgée qui ruissela comme de la lave en fusion dans mon gosier déshydraté et je piochai avec véhémence au visage du pauvre bouc émissaire au comptoir :

 

  • « TA-BAR-NACK ! De kessé ça EX-PRESSO avec un X ?? »

 

Médusée, comme dans le dernier livre de Mélissa Verreault, elle ne sut pas d’emblée quoi répondre ; sans doute étonnée par tant de fougue et de hurlements. Un silence de quelques nanosecondes et elle rétorqua piane-piane :

 

  • «  Bein…euh…, un « expresso », ce que vous buvez toujours, pourquoi ? »

 

Je contentai ma rage intérieure en commandant un double Turc avec fleurs d’oranger sec sur feu au gaz propane ukrainien, je combustionnais de fureur. Elle me remit la tasse brulante comme du charbon ardent, sans attendre, je m’enfilai le Turc et lui dit :

 

  • « Je bois pas du café « express » esti, je bois du café es-presso, CAFÉ À PRESSION, COMME LE NOM LE DIT, MA-DE-MOI-SELLE »

 

Elle me jeta un regard apeuré. Elle semblait un peu triste. Comme sous le charme d’un ravisseur de Stockholm, elle ajouta :

 

  • « Tu sais, maintenant, on peut écrire « ex-presso », regarde, c’est dans le dictionnaire ». La barista me tendit le Larousse illustré 2008.

 

Je jetai le dictionnaire dans la rue, devant la Galerie 36, mon troglodyte préféré sorti de sa poubelle, il prit le dictionnaire et me balança inopinément :

 

  • « Quand j’aurai les trois quarts du corps dans la tombe, je dirai ce que je pense des femmes et je rabattrai vivement la dalle sur moi! »

 

Je le toisai pendant quelques secondes, un échange de regards qui invitaient au duel féroce. Alors que nous fixâmes nos minois sans relâcher, je criai à pleins poumons :

 

  • « EILLE L’ANTHROPOLOGUE POÈTE DE MES DEUX, ARRÊTE DE TE PRENDRE POUR TOLSTOÏ AVEC TA BARBE ET TES CHEVEUX DE POUILLEUX. PIS LE CIMETIÈRE, C’EST POUR LE MONDE QUI NE SAIT PAS VIVRE! »

 

Il dit encore quelque chose d’inaudible avant de refermer vivement le couvercle de la poubelle sur lui.

 

Je pensai à nouveau à ma barista, au maire Lebaume, à cette foutue horloge, au point où je me rendis compte que je n’avais pas vidé la question sémantique. Je virai des talons, j’entrai à nouveau dans le boui-boui, j’appelai mon amie. Elle sortit du ∑ avec des raisins secs dans la main gauche qu’elle se lançait derrière la cravate en jouant dans ses longs cheveux roux bouclés, lorsque je lui fis comprendre à peu près comme ceci :

 

« Eille, Fifi Brindacier!, débarque de sur ta licorne, pis écoute moé. Espresso, c’est italien, pis ça veut dire « faire sortir en pressant », de exprimere, un emprunt au latin classique. On écrit ESPRESSO. Tu vois ? Rien à voir avec le préfixe « ex » qui veut dire mille autres choses, comme mon « ex » est une vraie conne ou Stéphane Dupont et Stéphane Gasse à Radio X « ex »ploitent l’esprit des sans-génies, car ils sont faciles à couillonner. Tu comprends mieux, maintenant ? »

 

Je demandai à nouveau l’heure :

 

« 8 h 37 », claironna-t-elle.

« Crisse, faut que je parle à Lebeaume, faut que je règle cette putain d’histoire d’arbres un jour! »

« Tourne à gauche au bout de Couillard, pis monte un peu, tu vas arriver devant le nouveau BIG BEN de Québec. »

« Tu dis Big Ben ? L’horloge de Londres là ? »

« Oui, celui sur les cartes postales. »

« Ca-li-ce !, elle doit être grosse en ta-bar-nack l’horloge de Mille ? »

« Je ne sais pas, va voir »

 

Je sortis du café en lui faisait un bye-bye par la fenêtre entre-ouverte, je pensais à Milan Kundera qui n’a toujours pas gagné le Nobel en littérature, en tête, je me repassais le très mauvais Le Café des artistes de Patrick Modiano, je songeai au personnage d’Agnès, une âme légère qui flotte devant l’Immortalité  et je me passai une réflexion en allemand dans ma tête : Ich liebe es, nach der Arbeit mit meiner besten Freundin einen schönen Espresso zu trinken und zu quatschen[1].

 

Je pris la côte à cheval, un ami cocher passait par là au même moment. J’arrivai devant l’horloge suisse et qu’elle ne fut pas ma stupéfaction ? Lebeaume accoté contre l’horloge qui devait bien faire un pied de plus que notre homme. J’ai lancé à la blague :

 

« Crisse, on a un Ti-Baume à Québec qui donne l’heure juste au citoyen. Big Ben, c’était pourquoi au juste? Pour honoré Benny Hill ? »

 

Lebeaume semblait irrité par ma rencontre, il me dit tout de même en souriant un peu :

 

« Esti que t’es flyé toé! « Ben », c’est le nom de cloche niaiseux!»

 

Je marchai un peu, question de faire le tour de cette horloge et je remarquai une chose qui me scia les chevilles. Une bonne grosse seconde de décalage horaire d’un versant à l’autre de l’horloge. Aux prises d’une nouvelle attaque de panique, aussi inopinée que gênante, je dégueulai mon Turc contre la vitrine de l’horloge et sombrai à nouveau dans une profonde psychose toxique. J’hallucinai des fractales tout partout et je percevais Lebeaume comme le bonhomme Michelin dans le premier Ghostbuster. J’aurais tout donné pour que Sigourney Weaver me prenne dans ses bras. C’est plutôt les bodygards de Lebeaume qui ont eu peur et qui m’ont foutu 12 000 volts d’impulsions électriques sous les bras. Je me suis réveillé à l’asile, encore une fois, et, j’ai criai de tout mon corps :

 

« Carpe diem Robin Williams! »

 

 

 

 

[1] J’aime bien ça, boire un bon espresso et papoter avec ma meilleure amie après le travail.

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