Carrefour historique
Home Actualités À la dérive par Michaël Lachance: La steppe dans la nuit

Lorsque ma montre afficha minuit, Woody Allen vint me chercher devant la Galerie 36 avec sa troïka lochadiey bancale. Seul dans le traineau, il me manda de sauter dans le carrosse. Il me tendit une chapka en peau de buffle, lorsque je lui fis remarquer que jadis, en Russie, il fallait au moins trois personnes pour utiliser trois chevaux. De même, j’ajoutai que nous étions en septembre, qu’il pouvait bien garder sa tuque de poils pour Scarlett ou Depardieu. Il rit avant de m’objecter nerveusement (je traduis en vernaculaire) :

– « Avec la vente de mes DVD, je paie des impôts pis des taxes comme tout le monde, fuck le covoiturage! »

J’ajoutai :

– « À Québec, Wood’, c’est vraiment un sujet chaud. »

Et il sortit :

– « Mets la chapka alors! »

Sacré connard! Durant qu’il me faisait découvrir les charmes du boulevard Hamel et après des verstes et des verstes à soliloquer à propos de la chirurgie esthétique ratée de Meg Ryan, le korennik s’effondra. Ce n’est pas deux complexions efflanquées comme les nôtres ou celles de nos bricoliers qui tua notre cheval de trait, c’est toute la vodka que Königsberg lui fit avaler.

Le limonier s’est allé choir ad patres devant le Folichon. Le pauvre.

Stew’ s’époumona en criant :

– « Za tvoyo zdo´rovye! » (à ta santé !)

Lorsque je sautai en bas du traineau pour haler un taxi au plus crisse, je vis, dans les lointains du parking, Allen se cogner la face contre la porte du bar. Je crois qu’il se prenait pour un fantôme disparaissant entre les jambes de Jenny, Lucy, Sandy, Alexxxy ou Britany. Il prenait ses films pour la réalité. J’ai sauté dans le bahut et demandé au chauffeur de me conduire vers la rue Couillard tout de suite, j’avais horriblement besoin d’un Bulletproof Coffee right now ! Un peu avant que le chauffeur appui sur l’horodateur pour me ruiner, j’ai indiqué à Woody le chemin à prendre pour un vol direct de Québec en direction du château « leed » platine, équitable et bio de Léonard Di Caprio. Il me remercia et beugla l’air hébété :

– « Hey! Kessé que je fous icitte moé ? ».

De part le vasistas teinté du Ford Taurus gris, je lui fis un doigt d’honneur, en guise de remerciement et de convention universelle de politesse. Un citoyen du monde sait ça!

– « Vite Mendeleïev!, j’ai un papier pour mon périodique à écrire ce matin. »

Je débarquai devant le troquet, il devait être 8 h. Un quêteur ténébreux sortit d’une poubelle lorsque j’arrivai et il me vociféra une connerie à peine audible :

« Y vente à écorner les bœufs esti!
Les arbres vont tous péter
Les bélugas sont nos amis
La Syrie a pu de farine
La Palestine n’en parle pu
Boko Haram de marde!
État islamique va te tuer mon crisse! »

Il tressauta, hurla, jappa à plein poumons avant de retourner dans sa poubelle comme un troglodyte ou un taliban en Afghanistan.

Je commandai un espresso équitable, bio, bien tassé, manche lavé, à 1900 kilopascals de pression. Je humais l’effluve du café, je bandais à la vue du créma et au gout bien prononcé de ces grains péruviens torréfiés à la perfection. Bref, l’arabica de mon amie au comptoir se relevait presque irréprochablement préparé. Je levai les yeux fatigués en direction de la coffee girl et lui dit :

– « T’as vu Lebeaume hier ? ».

 

Michaël Lachance
Écrivain gonzo structuraliste
lachance.michael@videotron.ca

 

 

Photo: Pierre Ouimet photographe

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