Home À la Une À la dérive par Michaël Lachance: Ceci n’est pas une chronique journalistique

 

 

 

« Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. »

Stendhal 

Extrait : De l’amour

 

Montréal. Une ondée de pluie fine s’abattait dans les lointains. Je marchais contre vent et tarés, en direction de la gare de Berri-UQAM. Gran Talen, Duhaime et moi nous étions séparés avec la promesse de reprendre la discussion ultérieurement. Gran reçut un coup de manche de Telecaster par la tête alors qu’on se rendait à son local et Duhaime avait un terroriste à traquer. La semaine dernière, Marie-Mai n’avait pas aimé que le chevelu lui emprunte sa mobylette, elle l’attendait avec le manche de guitare de son chum, près de la station de métro Lionel-Groulx. Mes choses importantes pouvaient attendre une autre semaine, car, depuis que je vous écris cette chronique, j’ai la gardienne de la langue française qui me traque partout à Québec. Elle aurait tenté de m’injecter une dose d’aconits Napel lors de mon dernier internement, cela pour préserver les rejetons de la nouvelle génération contre l’acadiennisme de mon français écrit. Or, étant donné que je me suis évadé de l’asile comme on entre au Parlement avec un douze chargé à bloc, le rendez-vous fut manqué. Je la verrai un jour, sans doute, me dis-je, dans mon phrasé névrotique intérieur.

 

Tandis que j’échangeais mes Airmiles contre un billet à rabais chez Orléans Express, une main délicate vint me chatouiller le derrière du cou. À mon grand déplaisir, c’est une policière de la SPVM qui se tenait dans mon dos. Les paupières abaissées, une sorte de sourire narquois soulignait nettement le contentement qu’affichait la physionomie maligne de son visage. Son nez aquilin comme Gogol, sa peau nécrosée et sa bouche en nid-de-poule, n’annonçaient rien de bon pour moi : la matricule 728 ornait sa veste tactique en aramide :

 

  • « T’as tes papiers ? »
  • « Quels papiers? »
  • « Ne joue pas au plus smatte, le grand »
  • « Je ne suis pas Gran, pis je mesure 5’’10’, au hockey,  je ne pourrais même pas jouer dans une ligue de garage »
  • «  Écoute moé le pouilleux, montre-moi tes cartes sinon j’t’embarque ! »
  • « On va chez vous ? »

 

Elle ne sembla pas apprécier mon humour, ou l’humour, tout court. Je lui ai proposé de faire l’amour, mais elle a préféré m’emmener faire un tour.

 

  • « Ouessé qu’on va Debra Morgan ? »
  • « Debra qui ? »
  • « Laisse tomber… »

 

Elle alluma les cerises qui bourdonnaient dans ma tête comme si Village People s’était invité à la fête. On roulait sur Saint-Catherine, en direction est. La voiture immobilisée devant le Sky Pub, situé à l’intersection de la rue Alexandre-DeSève, je me mis à dégueuler dans l’auto-patrouille, tandis qu’elle jactait avec la centrale dans son radio CB. Pour cause, je n’avais pas encore lampé un court de la journée. Le sevrage devenait intense et ma patience atteignait la limite du contrôlable. Elle se tourna brusquement la tête et me dit :

 

  • « Esti que t’es dégueulasse mon esti ! »
  • « Laisse-moi sortir, j’ai besoin d’un café au plus crisse ! »
  • « T’auras rien que ça à faire lorsque je t’aurai trainé à l’autre boutte ! »
  • « L’autre boutte de quoi ? »
  • « L’autre boutte de la ville ! »

 

La salope, elle m’a laissé devant Louis-Hyppolite. Coderre lui commanda de me déporter vers l’est, car un convoi de syndiqués de la police du SPVM passait par Berri-UQAM, c’était une mesure préventive pour m’empêcher de saboter leurs parades militaires.

 

Je cognai contre la porte du centre inhospitalier de Pinel, alors on m’ouvrit la porte. Je réclamai mon internement de facto. On me fit asseoir dans le vestibule, en attendant qu’un psychiatre vienne m’évaluer. Je m’empressai de demander gentiment qu’on m’apporte un café. La garde-malade mentale me regarda avec dédain et stupidité :

 

  • « T’es pas au resto icitte »
  • « Bein, je peux avoir un café en attendant, c’est que je carbure à la caféine, sinon, je me dépersonnalise et je me prends pour Dostoïevski. »
  • « On donne pas de café icitte, c’est un stimulant pis c’est interdit »
  • « Hein ? Interdit ? »
  • « Oui, interdit de chez interdit »
  • « J’peux aller fumer une clope dehors en attendant au moins ? »
  • « Non, c’est interdit, maintenant, on colle des patchs. »
  • « Crisse des patchs ! Vous voulez que je fasse une crise de panique ou une amaurose ou un meurtre sadique ? Les patchs, eurk, ça m’écoeure. j’ai le gout de vomir à chaque fois »
  • « Bein fait ton temps alors, le docteur D. est sur son break, il va te voir après »

 

Je rongeai mon frein dans le vestibule concentrationnaire, je vis quelques fous passer, pendant que je feuilletais le numéro d’avril 1983 du Lundi. Un vint s’asseoir à mes côtés et me demanda :

 

  • « Tu vois le monde bizarre derrière le poteau, là-bas ?
  • « Non, j’vois que toi de bizarre dans le coin »
  • « J’ai l’air bizarre moé ? »
  • « Pas mal. »

 

Il se mit à tressauter dans le corridor et disparu dans les lointains lorsque le docteur D. arriva :

 

  • « Vous faites quoi icitte? »
  • « J’suis venu prendre un café avec vous, puis-je? »
  • « Non. »

 

Il quitta promptement la pièce sans dire mot de plus. La garde malade mentale me fixa alors que je m’apprêtai à me lever et me dit :

 

  • « Le médecin vous a diagnostiqué un trouble de la personnalité limite »
  • « Et puis? »
  • « Crisse ton camp d’icitte! »
  • « J’peux avoir un billet de bus ? »
  • « Dehors!! »

 

Je me retrouvai enfin dehors. J’ai fait du pouce jusqu’à Berri-UQAM, je sautai dans le bus de 14 h 30, direction, rue Couillard.

 

Arrivai au comptoir de ma barista préférée, sans mot dire, elle me torréfia des grains corsés, fit pression pour que mon café me soit servi illico. Je léchai les pourtours de la tasse, tout en becquetant savoureusement mon éthiopien bien serré. Je m’assis sur le rebord du caniveau quand une grabataire arthritique aux mains décaties et au visage émacié m’empoigna par le bras et me poussa à me relever. J’échappai la tasse par terre, ce qui eut l’heurt de me déplaire aristocratiquement :

 

  • « Aille la valétudinaire de 114 ans, c’est quoi ton problème tabarnack! »
  • « Arrête de massacrer le français avec tes pataquès et tes anamorphoses intempestives »
  • « Vous êtes qui vous?? »
  • « Madame Grevisse, au service impérial du bon usage de la langue!»
  • « C’est vous ça, celle qui écrit à tous les chroniqueurs du Québec pour les emmerder avec vos règles de syntaxes et de grammaires à la con?! »
  • « Oui, Monsieur »
  • « Enfin, je vous vois en personne! »
  • « Je vais te corriger, toi, mon troublons du français, ce n’est pas vrai que tu vas détruire notre belle langue »
  • « Je me retiens depuis plusieurs années, car vous êtes comme Elvis, on ne sait trop s’il est mort et pourquoi les Américains lui vouent un aussi grand culte. Faut que je vous le dise dame, ça me brule de l’intérieur comme un café trop chaud de chez Mc Do : MANGEZ DE LA MARDE!!!».

 

Elle appela la police de la rectitude du français pendant que je pénétrais dans La galerie 36 pour crasher au vernissage des nouvelles croutes de Christian Messier.

 

Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste

lachance.michael@videotron.ca

 

Photo: Pierre Ouimet photographe

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