Société des traversiers
Home À la Une À la dérive par Michaël Lachance: À pied joints

Dans ma cellule capitonnée, tout le loisir mis à ma disposition me permettait le recueillement paisible et imposé. On m’eut fourni une phablette iPhone 7 que je n’en aurais pas voulu. Soit, une technologie nécessaire lorsque l’on est handicapé social ou pianiste, comme je ne suis ni un ni l’autre, dans ce cachot, c’est de livre dont je m’enivrai. Les Bienvaillantes trainait sous mon lit de métal, je relisais plutôt en oblique tout Artaud, Nietzche, Nelligan, Maupassant, De Nerval et Faydeau, bref, tous mes confrères de camisoles de force, lorsque mon voisin d’écrou me rapporta la nouvelle. Prise d’une soudaine et inopinée attaque de panique, les mains tremblotantes et le visage en peur, ma dépersonnalisation fut complète. Je vociférai à pleins poumons à ma garde-malade-mental : « Au feu!, au feu!, au feu!, au feu! ». Ma cellule s’ouvrit, je courrai en direction de la cafétéria, choppai au vol un café débilement préparé, je lampai une gorgée que je recrachai aussi sec, avant de sauter par la fenêtre du rez-de-chaussée lugubre où l’on m’avait enfermé. Arrivé à la station de Métrobus sur Canardière, j’embarquai prestement dans l’autobus, sans le sou, je proposai un poème en échange d’une place. Le chauffeur, très impoli, me jeta au-dehors en éructant : « j’embarque le monde normal, ceux qui paient des taxes, pis des impôts, du monde comme tout le monde sacrement, pas des fous à foulard de soie poèttes poèttes! ». Avec une répartie sans pareille à Beauport, je lui déclinai une phrase de mon ami Terence, poète latin de L’Héautontimorouménos[1] : « Homo sum ; humani nihil a me alienum puto[2] ».

 

Je marchais quelques kilomètres, braquai une banque et me dirigeai au boui-boui sur Couillard. Faisant mes péripatétiques aristotéliciennes devant le boui-boui, cherchant désespérément à m’assoir quelque part, je me jetai les deux pieds dans le caniveau plein de bouette lorsque j’aperçus un policier passer par là à vélo. Le temps qu’il se retourne, j’étais dans le café à me fouetter deux allongés en lisant le dernier commentaire de Catherine Genest dans le Voir : elle hallucinait encore sur un nouveau band à ne pas manquer que tout le monde connaissait. Pauvre chouette, faudrait l’interner quelqu’un. Je voyais le policier faire les cent pas devant l’estaminet à ma recherche, tandis que je jasai avec la maire Labeaume, venue manger une brioche et se lancer un court derrière la cravate trop longue. Je l’interceptai alors qu’il n’avait pas fini sa gorgée pour lui partager ma stupeur et mon tremblement devant l’abattage d’arbres à Québec :

 

– « Eille le premier magistrat ! » – il se retourna sans surprise.

 

  • « Encore toé, esti que t’es flyé! » – Il rigolait, c’était une bonne chose.
  • « Qu’est-ce tu veux ? »
  • « Je me cache de ta police, elle pile sur tout le monde la crisse! »
  • « T’as fait quoi encore ? »
  • « Rien de grave, me suis sauvé de ma cellule capitonnée ».
  • « Esti que t’es flyé! »
  • « Ouin, mais là, je suis sorti parce qu’on m’a dit que tu abattais tous les arbres dans cette putain de ville de promoteurs analphabètes! »
  • « Pas toute, une coupe, pas plus, on fait attention »

 

Je pris trois ou quatre respirations diaphragmatiques :

 

  • «  Lebeaume, tabarnack!, ça ne se fait pas de raser les arbres de même. C’est sauvage en crisse ton affaire. Savais-tu qu’on pouvait prendre l’énergie des arbres et la canaliser pour refaire le plein ? »
  • « esti que t’es flyé toé! »
  • « Ben, tu les enlaces, pis tu respires, ça te refait le plein quand t’es fatigué, tout le monde sait ça ! »
  • « Bon, bien que tu sois vraiment débile, c’est fou, mais à Québec, moé, je les aime bien les flyés!, mais là, j’ai plus urgent à faire, je dois prononcer un discours dans le nouveau Colisée! »
  • « Colisée de mes deux ! Arrête de couper les arbres sinon je m’en vais te montrer ce que je fais à ceux qui plantent mes arbres! »
  • « C’est quoi, tu fais ? »
  • « Tu verras… ».

 

Il partit en me jetant la main de par la fenêtre de son bateau noir, sans doute en guise de salut sympathique. Je me commandai un espresso profondément corsé, je sautai dans la rue et me retrouvai en proie à une crise d’apoplexie devant un nouveau tableau de Christian Messier, présenté dans la vitrine de la Galerie 36.

 

[1] L’Héautontimorouménos (Bourreaux de soi-même)

[2] « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (L’Héautontimorouménos, v. 77) – Térence (190 à 159 av. J.-C.)

 

 

Par Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste

lachance.michael@videotron.ca

 

 

Photo: Pierre Ouimet photographe 

 

Laisser une réponse

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.