Sabrina Sirois
Home À la Une À la dérive: Pour en finir avec la dictature du piéton

J’étais plutôt mal assis sur le trottoir devant le café pu d’terrasse de la rue Couillard, à Québec, becquetant mon espresso intelligemment préparé. Une bonne jatte bien tassée, ni trop amère, ni trop douce, avec une écume ocrée à faire baver tous les Tim Horton de ce monde. Bref, mon café goutait Matane en juillet lorsque le soleil est au zénith, que le vent est frais et que l’air salin débouche vos synapses. Mettons un vent de deux sur l’échelle de Beaufort. Je pensais à cette fête qu’organisent mes voisins de Limoilou en souvenir de l’armistice de Panmunjeom*. Chaque année, le 27 juillet, on boit un coup à la santé de la démocratie en Corée du Nord. Par suite, alors que je humais superficiellement mon café en feuilletant distraitement un tabloïd de Québec – bien connu pour ses investigations rigoureuses et ses textes de fonds –, je suis tombé, par impossible, sur le papier de Catherine Bouchard. L’incipit m’a fait recracher ma gorgée précieuse. D’un geste vif et violent, j’ôtai la crema pognée dans ma barbe et je poussai un ouac plaintif, un ouac plaintif comme Le Cri de Munch :

 

«Ta-bar-na-que!»

 

Je lisais indigné : «Les piétons se croient rois et maîtres (sic) à Québec**.»

 

Dans mon fiord intérieur abyssal, je me suis soliloqué névrotiquement :

 

«Ah non! Pas icitte itou…»

 

 

J’ai incontinemment pensé à toutes ces villes aux prises avec ce fléau qui gangrène le tissu social, ce tétanos urbain, cette peste incontrôlable qu’est la dictature du piéton. Ces villes que j’ai visitées lors de mes pérégrinations inopinées au volant de ma Pontiac Grand Prix 1986. Des villes où le piéton se prend pour un Hummer ou un dix roues de quinze tonnes. J’ai vu ça à Halifax, en Nouvelle-Écosse, des piétons impétueux et arrogants qui mettent un pied dans la rue et s’en est fini de la promenade solitaire en char : «le piéton traverse, attention!». J’ai vu de ces voitures conduites par ces tributaires pressées, fonçant en destination d’un Costco ou un Walmart pour acheter le nécessaire de guerre et devoir courtoisieusement freiner pour ne pas pogner un 100 piasses de tickets. Car, malgré tout, le monde sait vivre! J’ai vu ça aussi à Boston, Massachusetts, une ville assiégée par des piétons rois qui lèvent la main en direction des voitures pour indiquer «qu’eux» traverse la rue. Comme si c’était un cortège d’aristocrates s’en allant au bal des privilégiés de l’asphalte! Misère. Non, la ville de Québec ne doit pas céder aux prétentions de ces faux-culs à sandales qui se croient tout permis. C’est le temps que l’administration municipale mette ses culottes et bombe l’échine par en haut pour montrer qu’ici, on ne se fera pas imposer cette dictature intempestive!

 

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Je propose donc, et ce, dès maintenant, une nouvelle loi municipale pour contrer cette épidémie, plus pernicieuse que le virus Ebola, pire que la rougeole et semblable à la mode hipster. Des mesures prophylactiques s’imposent. Dorénavant, fini les ti-counes qui pèsent trois fois sur le piton pour traverser une intersection bondée. Plus d’un coup sur le piton et c’est l’interdiction de marcher sur les trottoirs et traverser les intersections pour six mois. Une probation sévère pour dissuader le prochain étudiant au carré rouge ou «artiste» engagé qui prend les rues pour son terrain de jeu! Citoyens/citoyennes, fini le «chacun selon lui-même», il faut les rentrer dans les rangs ces anticonformistes pouilleux avant que la ville de Québec deviennent une vaste étendue de randonneurs à la morale douteuse qui édictent des lois communistes. Soyons maitres icitte et tout de suite!

 

 

* 27 juillet 1953 : armistice de Panmunjeom signé entre la Corée du Nord et la Corée du Sud mettant fin à la  guerre de Corée. 

** Catherine Bouchard, Journal de Québec, le 19 juillet 2014. 

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