Home Chroniqueurs À la dérive par Michaël Lachance: Assis avec un sans-abri devant La...

C’est un matin très pluvieux d’aout, comme je les aime. Je buvotai mon café allongé, je tortorai des croissants frais sur la rue Couillard, lorsqu’un bobineau gâcha mon plaisir; au demeurant, devant mon boui-boui adoré. Il s’assied à mes côtés, comme si je l’avais invité de facto à prendre place sur mon bout de trottoir habitué bien malgré moi – faute de tables confisquées par la Ville. Parce que dans cette ville : respirer, boire, manger, flâner, c’est toléré avec une demande de permis à l’arrondissement de la Cité :

 

–       « T’aurais pas deux piasses pour que je me paie un café ? »

 

Je tenais l’opuscule Libérez-nous des syndicats! d’Éric Duhaime d’une main et je rageais contre le ciel pour rien.

 

–       « Tiens, deux « pi-as-tres », c’est comme ça que l’on dit man! »

 

J’appuyais volontiers les syllabes afin qu’il sache au moins bien quêter. D’ailleurs,  je me disais qu’avec un peu d’éducation, il aurait un emploi. Moi, comme je suis plutôt généreux et ponctuel de nature, si je pouvais aider un quidam à parfaire son français, why not? Je le fais pour la cause : ab-né-ga-tion.

 

C’est pas tout le monde qui pense comme moi.

 

Je l’ai vu entrer dans mon boui-boui, il s’est commandé un espresso allongé pis un croissant : je pense qu’il s’était dégoté un autre deux piastres ailleurs. Il est ressorti et il s’est assied à mes côtés. J’étais gêné :

 

–       « Ahhhh, tu voulais deux piastres pour un café ? »

–       « Bein, c’est ce que je t’ai dit. »

–       « Scuse-moi mon homme, j’tais sûr que t’allais t’acheter une bière. »

 

–       « Je ne bois pas, je prends des médicaments, les deux ensembles, ça ne se combine pas. »

 

J’étais un peu abasourdi, car je croyais tous les quêteux mythomanes, voleurs et ivrognes. En tout cas, c’est ça qu’on dit dans les contrées éloignées de Québec, notamment à Beauport et Charlesbourg. Gentiment, je lui dis :

 

–       « Parce que d’habitude, on me demande de l’argent pis ensuite je les vois boire pas loin.  T’es pas d’même toi. Je respecte ça. »

J’ai dû le choquer, parce que son visage s’est crispé, pis il me regardait avec des yeux de braise, comme s’il avait les deux pieds pognés dans le feu de la Saint-Jean :

 

–       « Les vois » ? C’est qui, ça «  les vois ? »

–       « Bein, vous autres, les i-ti-né-rants »

 

Il ne dit mot pendant au moins 6-7 secondes – des secondes qui m’ont paru durées une éternité. Il me demande en souriant, un sourire un peu fendant :

 

–       «  Tu fais quoi dans vie, toé? »

–       «  J’ai une carte de journaliste professionnel »

–       « Bein, vous autres, les journalistes, vous mentez tout le temps!!! »

 

Là, je le trouvais courageux de me traiter de menteur de même. Du culot tout le tour de la tête.

 

Par mégarde, je lui éructai la crema de mon café dans le toupet, tout en vociférant :

 

–       «  CRISSE DE MALADE ! AVOUE QUE T’ES PLUTÔT MARGINAL DANS TA GANG ? »

 

« Sache, mon « A-MI » que 70% des gens en situation d’itinérances ne consomment ni drogue, ni alcool »

 

–       « Ouais, mais tu m’as dit tantôt que tu prenais des médicaments, tu dois être psychotique, comme la plupart des autres. Parce que c’est toujours un ou l’autre ou les deux. Des « clean », dans rue, ça existe pas. »

 

–       « Tu sauras, mon cher monsieur, que des « clean », tout court, ça existe pas »

 

–       «Pis whatever, avec tes préjugés à la con, t’es bon pour l’hospice crisse !! »

 

Je pris une gorgée de mon Arabica préféré – je parle du café, pas de la norme en translittération arabe –, une amertume parfaite. Je revoyais cette scène dans ma tête et j’étais sul’ cul : être clodo et avoir des couilles de même! Y’a même pas fini son café pis il est parti. Je me suis dit qu’il fallait être niaiseux en ostie pour abandonner un café si intelligemment préparé. Il a tourné le coin, je me suis replongé dans mon livre de Duhaime avec une réflexion personnelle :

 

Moi, j’suis prémuni, avec mon manteau Armani, les policiers me saluent lorsque je power nap sur un banc de parc. Mieux, ils me font des demandes d’amitiés sur Facebook. Pas tout le monde qui a cette chance. Or, si ce n’était pas de mon look dandy gonzo assumé qui me sauve de tout, même dans la marde, jusqu’au cou, endetté de 58 000$ par 10 000 tickets de flânages, JAMAIS JE NE LAISSERAIS EN PLAN UN CAFÉ AUSSI INTELLIGEMMENT PRÉPARÉ.

 

Cette histoire m’a laissé un gout amer en bouche, pis ce n’est pas à cause du café…

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